La vierge noire

Avis de recherche :

L’église de Cunlhat abritait une statuaire remarquable et remarquée

Ainsi disparut une Vierge romane attribuée au XIIe siècle ainsi qu’une Vierge noire à l’image de celle du Puy-en Velay !

La Vierge noire de l’Eglise de Cunlhat

C’est la statue disparue la plus documentée. Jusque dans les années 1950 , l’église de Cunlhat comptait dans son mobilier une Vierge noire sculptée qui a été dérobée depuis. Fort heureusement, Mademoiselle Mathias, de Cunlhat, en possède deux clichés noir et blanc que nous publions ici.

Cette statue, d’un type iconographique trés répandu en Auvergne et surtout en Velay, est une réplique de Notre-dame du Puy telle qu’elle était communément représentée au XVIIIème siècle. La Vierge et l’Enfant Jésus sont enveloppés d’un manteau d’où seuls les têtes « émergent »surmontées d’une couronne fermée reposant sur une guimpe.

La forme des corps, taillés dans un même bloc de bois conique, est ainsi simplifiée à l’extrême. Cela n’exclut cependant pas le souci de certains détails facilitant l’identification de la représentation : la Vierge porte un rang de perles autour du cou et, au niveau des épaules, deux colliers à chatons et cabochons avec perles en pendeloques, témoignages de la ferveur des pélerins. Préfiguration de la Passion, une croix est retenue au cou de l’Enfant par un ruban (il est à signaler que la toute proche Chapelle des pénitents de Marsac-en-livradois conserve une pièce analogue, mais dont l’enfant a été arraché).

Mon souhait le plus cher serait bien-sûr de retrouver cette statue qui est notre patrimoine commun. Peut-être cette Dame des champs est-elle retournée dans sa terre et n’attend qu’un taureau de la mythologie pour nous révéler d’anciennes histoires enfouies au creux de nous mêmes.

La Vierge de Campines (hameau de Cunlhat)

La tradition orale rapporte une bien étange histoire :

« Dans la Chapelle du sacré Cœur de l’Eglise de Cunlhat on vénère une statue très ancienne : Notre Dame de Campines (il ne s’agirait pas de la Vierge noire mais plutôt d’une Vierge de l’époque romane, disparue elle aussi). A une époque de disette, cette statue qui était au village de Campines fut vendue à l’église de Cunlhat pour quelques mesures de blé. Quelques temps après, à la stupéfaction générale, elle fut retrouvée à Campines sans que l’on put savoir comment elle avait réintégré son ancienne place.

A une autre époque, probablement à la Révolution, pour la soustraire à la destruction, elle fut ensevelie dans la terre. Le calme revenu, la statue fut oubliée ou bien des recherches effectuées pour la retrouver, restèrent vaines. Plus tard on remarqua non sans étonnement, qu’un taureau se mettait à gratter régulièrement un certain endroit du sol chaque fois qu’il sortait de son écurie. Les gens intrigués fouillèrent la terre et découvrirent leur statue qui, maintenant est exposée à la vénération publique et que l’on invoque surtout pour faire marcher les petits enfants. Prés de cette statue, il y en a une autre, de la Sainte Vierge également et qui remonterait au XIIème siècle 1« .

Tradition rapportée dans un texte non signé postérieur à 1936 (sans doute peut-il être attribué à un auteur proche de l’école catholique … toute information permettant l’attribution sera la bienvenue)

Pour moi Cumilius, cette histoire m’est assez familière. Une Dame des champs (campines, latin campus : lieu champêtre) retrouvée par un taureau se réfère à des mythes trés répandus dans l’antiquité, voire la préhistoire. A mon époque le culte de Mithra diffusé par les légions romaines depuis le Moyen Orient fait intervenir le sacrifice du taureau pour régénérer le monde.

Mais au plus intime de notre être faut-il reconnaître dans cette légende un mythe enraciné dans la nuit des temps. Il y a 5.000 ans, au moment de l’équinoxe de printemps, le soleil se situait exactement dans la constellation du taureau. Ce n’est plus le cas actuellement. A cause de la précession des équinoxes, le soleil, au moment de l’équinoxe de printemps, qui marque le renouveau de la nature, pointe dans la constellation du poisson, et ce depuis le début du christianisme.
Mais avant l’avènement de l’ère chrétienne, l’orientation de l’axe de la terre a fait du taureau l’animal sacré par excellence, dominant la terre des hommes depuis le ciel. La vache ou le taureau, qui portent souvent les grands dieux fondateurs sur leur dos, représentent à la fois la structure de l’univers mais aussi son renouvellement. Ils occupent une place primordiale dans la mise en place du monde.

Cette histoire de la Vierge de Campines , tout autant déesse mère que Mère du Christ, qui se refuse à intégrer l’espace ecclésiastique et que les habitants retirent de la vue des puissances néfastes par enfouissement dans la terre est trés répandue en Gaule. Symboliquement le taureau « gratte » la terre et grâce à ce signe donné permet la sortie de terre, régénération du culte de fécondité.

J’étais déjà maître de Cumiliacum lorsque notre Empereur Constantin s’est converti à la foi chrétienne à l’issue favorable d’une bataille, et qu’il mit son autorité au service du nouveau Dieu. Mais voilà, bien à posteriori, l’aveu d’impuissance de la nouvelle religion à faire disparaître les mythes anciens tout aussi puissants que la nouvelle foi.

On ne sait si la statue de ND de Campines est la vierge romane manquante. Selon Mme Mathias, il ne s’agit en aucun cas de la Vierge noire. Alors? Si l’on suit l’auteur du texte nous ne sommes pas à l’abri de confusions dans la tradition orale rapportée. Pourraient-elles être 2 ou 3 à nous manquer ? En tous cas cette histoire nous dit en toute humilité combien le christianisme a du composer avec les mythes fondateurs des peuples d’agriculteurs pour mieux les contrôler.

Les informations concernant le culte du taureau sont tirés d’un article de Pascal Picq, paléoanthropologue au Collège de France.

1- Nous n’avons pour l’instant aucun élément probant concernant cette seconde statue du XIIème.


Bibliographie

« A la recherche de la Vierge noire de l’Eglise de Cunlhat » 
par luc Duchamp et Jean-Pierre Fournioux – Bulletin du GRAHLF – 1994